Imagine le début des années 2000. Je travaille chez McDo pendant mes études. Je suis manager et on me transfère de restaurant. Je tombe sur un employé dur. Très homophobe, avec un dédain, un dégoût, une agression constante. Tout diffus mais très clair et sensible.

La position actuelle « bienveillante » c’est de le considérer comme perdu et se positionner comme une victime qui va devoir subir. On ne lui parle pas et on serre les dents sur les agressions. Ou s’appuyer sur le lien hiérarchique et le rapport de force.

La position actuelle « combattive », c’est de le traiter de droitard fasciste, et de lui nier son humanité. Et en parallèle forcer des formations sur l’inclusivité auprès des employés. Qui ne changeront rien voire renforceront les antagonismes (se sentir forcé, etc.).

Si jamais ce type d’employé faisait un pas dans la bonne direction, on ne le féliciterait pas. « On va pas applaudir alors que c’est le minimum qu’on demande quand même ! »

À l’époque, l’idée était de lui montrer en douceur qu’il se trompe. Sans forcer, sans juger. Les positions idéologiques sont un escalier : si tu es 20 marches au-dessus de l’autre tu peux même pas l’atteindre. Si tu es 5 marches tu peux essayer de le tirer mais c’est pas possible.

Il faut descendre au niveau de l’autre et l’accompagner marche par marche. Alors j’ai commencé par faire en sorte qu’il me respecte professionnellement et que je méritais ma place.

Actuellement devoir justifier sa place on trouve ça inadmissible car mon orientation sexuelle ne devrait pas la remettre en cause. Et bien sûr que ça devrait pas, mais ça le fait. Oui les femmes et les gays doivent être plus compétents et mieux le montrer dans beaucoup de cas pour être respectés.

C’est la vie. On fait avec. Quand le garçon a compris qu’il pouvait rien m’apprendre, c’est allé mieux. Puis on a discuté, par touches légères, avec les collègues. Quand il a compris qu’on avait une passion commune (le jeu vidéo) il n’a pas voulu y croire. Un pédé qui joue à des jeux vidéos quoi.

Accepter les étapes. Les 5 grossières ? « J’aime pas les gays et tu n’es pas à ta place. » « Ok, tu es à ta place mais j’aime pas les gays. » « Ok, toi ça va mais j’aime pas les autres gays. » « Bon, en vrai la plupart des gays ça va, j’aime pas ceux trop folles. »

« Les gays sont comme tout le monde, on n’aime pas tout le monde mais ça n’a rien à voir avec leur sexualité. » Et ne jamais juger entre les étapes. Ne pas forcer. Le mot d’ordre c’était : visibilité, intégration et patience, indifférence. Ça marchait.

(Le garçon en question est devenu un bon copain jusqu’à ce que la vie nous sépare.)

Il m’a dit à quel point la Gay Pride n’a fait que le renforcer encore et encore et encore dans plus de détestation des gays sur le moment. Et c’est ok, à l’époque le but c’était la visibilité, pas l’acceptation contrairement à ce que les gens pensent.

Je reviens un poil sur le fait que ce soit pas juste de devoir plus montrer sa valeur et sa compétence et de devoir être plus gentil et plus drôle et plus riche et plus… que les autres quand on est (insérée ici une minorité). Oui, ce n’est pas juste. Oui c’est fatigant.

Oui c’est pas toujours possible. Mais répéter que c’est pas juste et ne pas le faire, ça rééquilibre la justice, mais ça ne change pas l’état d’esprit de ceux qui sont butés. C’est bien d’avoir une image de comment le monde devrait fonctionner. Mais le monde réel est sale et imparfait.

Le monde réel a besoin qu’on se salisse et qu’on accepte l’injustice pour faire en sorte que ce soit moins sale, moins injuste pour les suivants. Et oui ça non plus c’est pas juste. Et ici aussi le faire remarquer n’apporte souvent pas grand-chose surtout quand c’est la seule chose qu’on fait.

Et sinon, sans rapport mais avec un rapport : je ne crois pas au rejet de l’autre. Même quand l’autre pense que tu ne devrais pas avoir le besoin d’officialiser ton union avec ton partenaire. On est plus que ça.