Je vous avais raconté l’histoire de mon deuil de piano ?
On est en 2016. Après 10 ans d’économies, j’ai pu enfin réaliser un de mes plus grands rêves : avoir un piano. Oh, je n’avais pas les moyens alors que j’ai maintenant. Il faut trouver la bonne occasion.
J’ai donc hanté les magasins de piano de la région parisienne plusieurs jours. Le plaisir, l’excitation, c’était comme un Noël enfant, une émotion pleine et entière. Dans mon premier magasin, le premier piano que je touche avant qu’un vendeur ne s’approche, me fait des beaux yeux.
Il est grand (c’est un Yamaha U3, un piano droit dont les cordes sont plus longues que celles des plus petits pianos à queue), il est noble, et… quel son riche, puissant ! Mais je ne veux pas m’emballer. Ne pas craquer pour le premier piano que je vois. C’est con. Et il est un poil trop cher.
4500 €, c’est une somme ! Alors je parcours le reste du magasin. Mais après le U3, tout semble un peu fade en vrai. Les jours et les magasins défilent, et toujours le même constat : décidément, ce n’était pas que parce que c’était le premier. Ou peut-être. Mais on s’en fout : il m’appelle.
Je finis par revenir en magasin, il est toujours là, toujours aussi beau. Toujours aussi généreux. Toujours aussi cher. Une occasion en or me dit le vendeur. C’est un prix assez imbattable pour ce modèle (c’est vrai) en raison de son âge, mais il est très bien entretenu en vrai !
Les pianos « pas d’étude » ont un numéro de série qui permet d’établir l’origine et la date de fabrication d’un piano, et je confirme. Il est vieux. Il aura été fabriqué au Japon (les meilleurs Yamaha le sont) fin mars 1981.
C’est vieux. Je le sais, je m’en rends bien compte, très intérieurement : après tout… je suis né le 30 mars 1981. C’est. Mon. Piano. Il m’est destiné. Il est beau, il a un son magnifique, on est né en même temps. Et je l’ai acheté, malgré un budget supérieur à ce que je pouvais.
Il y a 3 ans je revenais en Bretagne. Et c’est la catastrophe. Il est impossible que je laisse le piano au rez-de-chaussée : pièce trop humide, trop restreinte, c’est piano OU canapé OU table de cuisine.
- C’est le nombre de déménageurs spécialisés dans les pianos et les objets d’arts exceptionnels que j’ai contactés pour qu’ils le montent à l’étage. 7. C’est le nombre de déménageurs qui, sur plan comme en se déplaçant, m’ont affirmé qu’on ne pourrait jamais le monter, il est trop grand.
Ni par l’escalier, ni par les fenêtres. Je suis dévasté. J’ai pleuré. Et je me suis rendu à l’évidence. Et c’est là qu’est arrivé le U1. Mon piano. Mon nouveau piano.
Il a coûté plus du double, il a de meilleurs tout, il est neuf. Mais. Mais ce n’était pas mon U3. Il existe des enfants plus beaux que les siens, mais on n’a pas envie de les échanger.
On peut avoir un nouvel enfant, mais si un autre nous a quitté avant, l’un ne remplace pas l’autre. Et puis, c’est un U1. Ses cordes sont beaucoup plus courtes. Standard. Adieu, la richesse prodigieuse de mon piano chéri. Mais c’est obligatoire, puisque c’est sa taille qui a condamné le U3.
(D’ailleurs il aura fallu 3 sociétés de déménagement pour que le U1 monte, tout juste.) Le deuil. Alors j’ai du mal à aimer ce piano qui habite la bibliothèque. Malgré ses grosses qualités. Pas l’attachement affectif, celui du premier, celui avec qui je suis venu au monde séparés de 14 000 km.
Pas la profondeur des graves, ses richesses harmoniques uniques. Un bijou de piano objectivement, mais le cœur a ses raisons que la raison ignore.
C’est aussi une des raisons des larmes de ce soir. Rien ne peut faire sonner ce piano comme mon U3, la physique l’interdit. Mais aujourd’hui, après deux ans, j’ai aimé mon nouveau piano.
(Et j’imagine que des gens ne puissent pas comprendre l’amour et l’émotion qu’on peut avoir pour un objet. Mais je pense que beaucoup de musiciens comprennent avec leur instrument ce que j’exprime.)
(Fun fact, je vis dans une maison sur 3 niveaux. Pendant la vente du U3, j’avais donc : mon piano numérique acheté difficilement avec mes économies de 2005 au 2e, le U1 de 2023 au 1er et le U3 de 2016 au rez-de-chaussée. 3, un piano par étage. 3 stades de ma vie. Il n’y en a plus qu’un aujourd’hui.)