On parle beaucoup de prépa autour de moi, alors cher journal intime, cela me rappelle une anecdote ridicule et inutile et sans chute que je vais te raconter.
Cette histoire commence quand j’avais 6 ans. Thomas était un copain à l’école. Un copain, le mot est sans doute faible : il ne l’a jamais su sans doute, mais il était mon monde. Avec le recul, j’en étais sans doute très amoureux, mais à cet âge je n’en avais pas conscience.
Sa mère (qui était prof de maths) faisait le meilleur gâteau au chocolat au monde pour son anniversaire, et j’ai touché à mon premier PC chez lui, durant une de ces fêtes. Et lui était doué. Il a passé autant de classes que moi, et on se battait pour la première place en sciences et en maths. (Moi j’étais plus polyvalent, mais il restait brillant par ailleurs. Autant brillant qu’un enfant en primaire puisse être. De toute façon il brillait pour moi.) Thomas, c’est aussi mon premier fast-food invité par sa mère. Détail insignifiant mais toujours là 35 ans après.
La sixième est arrivée, et nous avons déménagé ailleurs. J’avais perdu Thomas et l’univers avait perdu de sa saveur. J’ai souvent repensé à Thomas, et j’avais une certitude, ancrée très fortement : je le retrouverai en prépa. Quoi qu’on pense du bien-fondé du système, si tu es un élève brillant en maths, tu devrais t’y retrouver. Donc c’était sûr.
C’est le jour de rentrée des classes et je suis dans la cour du Lycée Chateaubriand de Rennes. Je suis très stressé. Je ne suis pas sûr que ma demande très précipitée d’internat ait été acceptée. Du coup je suis arrivé tôt. Très tôt. L’occasion de repérer les lieux, car les endroits inconnus me laissent mal à l’aise. L’occasion de voir la liste de composition des classes : MPSI 2 — sur 3 classes. Et bien entendu, il n’y a jamais eu de doute dans mon esprit, le nom de Thomas en HX1.
Mon estomac s’est liquéfié. Ça faisait 10 ans que j’avais pourtant prédit ce moment. Fantasmé ce moment. Imaginé encore et encore ce que j’aurais dit, ce qu’il aurait pu répondre, la reprise de notre amitié, jamais oubliée d’aucun côté. Il est arrivé et je l’ai reconnu de suite. Plus vieux, mais lui. Mon ventre me le disait. Et mon ventre et ma tête et ma peur hurlaient en parallèle de ne pas l’aborder. Que j’allais bafouiller. Ne pas savoir quoi dire.
Et bien j’ai pris mon courage à deux mains. Et ça a donné à peu près ça :
« Tu es Thomas X ? — Oui. — De l’école Y ? — Tout à fait ! — Je suis Lomig, je ne sais pas si tu te rappelles, j’étais dans ta classe. — Je me rappelle oui. — Cette fois on n’est pas dans la même. — Non. »
Les élèves commencent à rentrer. « Mais on se recroisera sans doute », a-t-il rajouté avant qu’on se sépare et qu’on suive le mouvement.
Et on ne s’est jamais réellement recroisés. Je n’étais sans doute pas intéressant. Ni drôle. Ni intriguant. Et certainement pas son monde.
(Oui c’est tout. J’avais prévenu pour le côté anticlimactique et décevant.)