Il y a 25 ans, j’ai porté des chaussures plateforme, des t-shirts moulants taille 14 ans, des pattes d’eph extravagantes, des clous… très stéréotypé « gay » et avec plaisir.

Mais une fois, j’ai volontairement grossi le trait de manière outrageuse, et je vais raconter pourquoi. Pas de leçon de vie à en tirer, juste une tranche de vie dans son contexte de l’époque dont vous n’avez peut-être pas conscience et qui n’existe — je l’espère — plus.

Je n’ai jamais vraiment été un insère ici un truc typique. Pas un scientifique typique, pas un littéraire typique… mais pas un gay typique non plus. La démocratisation d’Internet a aidé de ce côté, mais par exemple dans la caricature, les gays ne jouent pas aux jeux vidéo. Moi si. (Il y a très peu de devs gays d’ailleurs, j’ai souvent été seul. Mais bref.)

Tous les 6 ans je changeais de vie à l’époque, et c’était ma nouvelle itération. Je partais à Carcassonne, sur un coup de tête, sur une histoire d’amour, et je n’y connaissais personne. Personne, selon les standards de l’époque. Parce qu’en vrai, j’avais passé des heures à jouer à World of Warcraft dans une guilde où beaucoup de Carcassonnais se trouvaient.

On était au début des années 2000, et les esprits commençaient seulement à changer. Lentement. Tu n’avouais (le mot est important, c’était une faute de l’être) pas aux gens que tu étais gay. Quand tu le faisais, même à des amis, c’était un moment charnière de votre relation. Un moment où tu pouvais perdre ton monde. Un moment où tu pouvais perdre tes dents.

Mais toute chose étant égale par ailleurs, c’était au moins clair. Car il y avait aussi la fausse acceptation. Pas forcément des gens qui pensaient à mal. Des gens qui se pensaient ouverts. Qui pensaient qu’ils accepteraient. Avant de découvrir que non. Le faux espoir. Ce faux espoir me faisait très peur. J’avais déjà depuis quelques années promis à moi-même de ne plus jamais le cacher ; de commencer toute relation avec l’assurance de ne pas le jeter au visage des autres mais de ne pas le cacher.

Quand les gens que tu rencontres te rejettent, ils sont des connards. Quand les gens que tu aimes te rejettent, tu es un monstre. Mes genoux avaient déjà été cassés (littéralement) pour ma sexualité, on m’avait déjà roué de coups, craché dessus. Diable, mes parents-mêmes m’avaient déjà mis à la porte pour un truc dont je n’ai pas le contrôle. J’avais rien à perdre à ne pas le cacher et tout à gagner.

Quant au « ne pas le jeter au visage des autres », je suis toujours suspicieux de cette attitude. Serrer la main de quelqu’un en lui disant « Salut, moi c’est Lomig, je suis gay » me semble étrange : c’est comme si c’était ma caractéristique principale. Ma personnalité, mes goûts, mes aspirations ne tournent pas autour du fait de ressentir des trucs au fond de mon ventre quand je vois certains garçons. C’est pas dans ma bio non plus, par exemple. Bref. Ne pas le cracher au visage, mais créer la rupture avant l’attachement.

Et arrive alors Carcassonne. Le Sud et son homophobie plus grande encore. Des joueurs de jeux vidéo, et leur homophobie plus grande encore. Ils me savaient gay, mais c’est purement théorique à cette échelle de distance et par écran interposé. Alors pour la première rencontre j’ai été gay. Très gay. Très très gay. Quoi que ça puisse vouloir dire, se rapprochant de l’imagerie caricaturale peut-être, tout en n’étant rien qui ne soit pas moi.

Sur des chaussures compensées, un t-shirt de chez Jennyfer, une ceinture cloutée, un pantalon de l’espace, maquillé et poudré, une veste en cuir façon Matrix, des lentilles violettes et des piques de 8 cm de cheveux sur la tête, je suis rentré dans cette pièce.

Lomig : « Salut, je m’appelle Lomig. » L’apparence de Lomig : « … et il est gay. »

Il y a eu un blanc. Je me suis dit avec soulagement que ça avait marché et que bon, au moins je me serais pas attaché avant le rejet. … Et l’un d’eux s’est approché et m’a dit « on se fait la bise ? ». Le lendemain je portais un jean classique et, ne sachant pas encore que je les perdrais bientôt, j’avais donné à mes cheveux un ordre plus sage. Et ce sont mes amis et ma famille depuis plus de vingt ans.

Et c’est la fin de mon histoire inutile.

((Bonjour, je m’appelle Lomig, et je suis… bavard. Très. Très très.))